Les élections présidentielles américaines ont donné lieu à leur lot de cartes. Mais l’image qui nous est renvoyée a de quoi nous surprendre, puisqu’elle montre une Amérique conquise par le bleu, une couleur généralement associée en Europe aux partis conservateurs. Cette carte largement reprise dans tous les médias, sous une forme plus ou moins interactive, cache une géographie électorale bien plus complexe, comme l’a montré Martin Lewis de l’Université de Stanford.
La carte classique qui oppose les Etats bleus aux Etats rouges.
Un casse-tête cartographique
Pas facile de donner une juste vision de l’élection présidentielle américaine ! Le mode de scrutin en plusieurs étapes (les américains élisent des grands électeurs, qui élisent le président…), la polarisation des résultats (tous les grands électeurs d’un Etat votent pour le candidat majoritaire, même si celui-ci n’a qu’un faible pourcentage d’avance, sauf dans le Maine et le Nebraska) et la corrélation toute relative entre la population et les grands électeurs (qui s’échelonne de 174 000 habitants par grand électeur dans le Wyoming – qui compte 3 grands électeurs, à 703 000 en Floride) posent un problème complexe de représentation cartographique. Les cartes proposées par Mark Newman montrent, étape par étape, comment rendre compte de ces subtilités, grâce à des anamorphoses. Christopher Halley, professeur à l’université de Caroline du Nord a essayé pour sa part de concevoir une carte prenant en compte toute cette complexité, mais elle est peu lisible. Du coup, l’image largement reprise dans les médias se réduit à sa plus simple expression et oppose les Etats rouges du centre aux Etats bleus des côtes. Pour un lecteur européen non averti, cette carte donne l’impression d’une victoire de McCain, puisque nous associons le bleu aux conservateurs (les républicains) et non aux progressistes (les démocrates). Cette "inversion" cartographique, fruit de l’histoire complexe des deux partis, s’est fixée tardivement, lors de l’élection de 2000 sous l’influence de … la télévision. Dans une élection très serrée, les grandes chaînes s’étaient accordées sur une même charte couleurs (même s’ils ne s’accordèrent guère pour prédire le « vainqueur »). Aujourd’hui, personne ne se risquerait à essayer d’autres codes couleurs, même si certains républicains ont encore du mal à être associés à la couleur rouge.

Christopher Haley, professeur d’informatique à l’université de Caroline du Nord a tenté de représenter plus de variables sur une seule carte. En divisant chaque district de chaque Etat en 4 carrés, il a pu représenter les résultats des 4 dernières élections : présidentielles (carré en haut à gauche), sénat, chambre des représentants et gouverneur. La couleur est déterminée par le parti gagnant et son intensité par l’importance du pourcentage de voix. Enfin, les Etats sont "extrudés" en 3D en fonction de leur nombre de grands électeurs. Une louable tentative mais passablement inefficace d’un point de vue cartographique ! (www.csc.ncsu.edu/faculty/healey)
Uniformisation cartographique
Ainsi, la plupart des sites Internet des grands médias américains et internationaux présentaient, dès le 5 novembre au matin, une cartographie interactive plus ou moins sophistiquée à partir de la fameuse carte rouge et bleue. En glissant la souris sur chaque Etat, les résultats plus précis apparaissent, en interaction avec une barre cumulative des votes des grands électeurs. Cette application, manifestement réalisée en Flash, ressemble à s’y méprendre à celle qu’ont proposé les médias français au lendemain des présidentielles de 2007. Et pour cause ! Alors qu’en France l’AFP et Profession Politique s’étaient répartis le marché, c’est l’Associated Press, la première agence de presse mondiale, qui semble dominer le marché américain, d’après notre rapide enquête quelques jours après le scrutin (Chicago Tribune, Los Angeles Times…). Même ceux qui n’utilisent pas l’application utilisent les mêmes codes couleurs, à l’exception de Fox News qui a pris quelques libertés avec les bleus et rouge du drapeau national. Le New-York Times propose une application plus élaborée, qui remonte dans le temps et permet une analyse à l’échelle du comté, donnant quelques clés de compréhension de la géographie électorale américaine. Des cercles proportionnels permettent d’évaluer l’avance de chaque candidat.



Sur l’application du New York Times (ici, le Colorado), les cercles sont proportionnels à l’avance d’un candidat par rapport à l’autre et permettent de voir comment les écarts se creusent au cours des dernières élections, mais la lecture n’est pas intuitive (www.nytimes.com)
USA Today a également sa propre application en Flash qui présente les résultats par Etat et donne des éléments de cadrage socio-démographique tels que la race, l’âge et l’ethnie. De son côté, CNN enrichit sa base de données avec les sondages de sortie de bureaux de vote montrant la répartition des votes par sexe et par âge. Toutes ces images permettent-elles de comprendre la géographie électorale américaine ? Pas si sûr, car même si l’opposition entre Etats rouges et bleus ("The red and blue America") est passée dans le vocabulaire quotidien des américains, certains dénoncent la bipolarisation apparente.
Les leçons du passé
C’est par exemple le cas de Martin Lewis, professeur d’histoire à l’université de Stanford, qui a donné 4 leçons de géographie sur les élections américaines dans les dernières semaines de la campagne avant de commenter les résultats en temps réel, le 5 novembre. Ce cours diffusé chaque semaine sur le site iTunesU de l’Université et repris immédiatement sur divers portails vidéos (YouTube, Google Video) a été regardé par plus de 60 000 internautes. Il revient sur l’histoire même des élections avant d’analyser les nombreuses composantes qui dessinent la spatialisation des résultats : les composantes sociodémographiques de la population (âge, sexe, race, mais aussi pratique religieuse, niveau d’études, de revenus etc.), l’habitat (ville, campagne, banlieue…), le tissu économique (industrie lourde, région en déclin, densité de Starbuck Coffees …) et encore bien d’autres éléments, analysés au niveau du comté. Il en ressort une vision bien plus complexe de l’Amérique, tout en nuances de violets et bien loin des idées reçues.
Les cartes proposées par Mark Newman (Université du Michigan)

1. La carte classique qui oppose les Etats bleus aux Etats rouges déformés en fonction de leur population.
2. La même mais avec une déformation en fonction du nombre de grands électeurs.

3. La carte des résultats par comté donne une vision plus nuancée.

4. La même carte mais avec une graduation de couleur en fonction du pourcentage de chaque candidat : de plus en plus nuancée.

5. Carte par anamorphose montrant l’opposition entre les comtés bleus et rouges en fonction de leur population.

6. La même, mais avec échelle linéaire des intensités entre le bleu et le rouge qui montre la part des voix obtenues par chaque candidat et non plus seulement lequel a obtenu la majorité. L’Amérique y apparaît bien plus hésitante.

7. La même carte mais avec une échelle non linéaire, ce qui renforce un peu les contrastes.
Pour en savoir plus :
www-personal.umich.edu/ mejn/election/2008/ : Présentation des cartes par anamorphoses réalisées avec CART de Mark Newman, spécialiste des systèmes complexes à l’Université de Michigan.
http://en.wikipedia.org/wiki/Red_states_and_blue_states (en anglais) vous apprend tout sur l’opposition "red states/blue states" et comment se sont fixées les règles de représentation cartographique.
http://geog05.stanford.edu/ : Site de l’université de Stanford où vous pourrez suivre en vidéo 8 heures de cours qui vous expliqueront tout de la géographie électorale américaine données dans les dernières semaines de la campagne présidentielle par Martin Lewis, professeur d’histoire.
www.uselectionatlas.org/ : Atlas des élections de Dave Leip’s.