Un spécialiste des SIG prix Nobel ! Ou presque. Le prix Lautrin Lud 2007, équivalent du Nobel en géographie (mais sans le chèque), a, pour la première fois de son histoire, été décerné à un géomaticien. Michael Goodchild, directeur du centre d’analyse spatiale et d’information géographique de l’Université de Santa Barbara a reçu sa récompense lors du dernier Festival International de la Géographie de Saint-Dié. Après 40 années consacrées à la géomatique, Michael Goodchild a tout connu : de la cartographie automatique jusqu’aux dernières nouveautés de Google Earth et autres globes virtuels. Il a profité de sa venue à Saint-Dié-des-Vosges pour présenter sa réflexion sur les nouvelles formes de la géographie, initiées par des particuliers très motivés.
De 1507 aux mash-ups
En 1507, Martin Waldseemüller, cartographe quasi anonyme, dessine un nouveau continent et le nomme "America", en féminisant le prénom de l’explorateur Amerigo Vespucci. Il regrettera son geste et retirera ce nom des éditions suivantes. Pourtant, America s’imposera rapidement, avec le succès que l’on sait. Depuis, la dénomination des lieux géographiques obéit à des règles bien plus strictes. Elle est aux mains d’autorités reconnues et il n’est plus question de laisser un obscur cartographe baptiser ne serait-ce qu’un lieu dit. Martin Waldseemüller serait d’ailleurs bien surpris s’il apprenait que la carte qu’il a dessinée a été achetée pour la modique somme de 10 millions de dollars par la bibliothèque du congrès américain !

Pour Michael Goodchild les événements de 1507 sont l’écho lointain d’un phénomène bien plus récent mais exponentiel : l’engagement de citoyens, pas particulièrement "qualifiés", dans la création d’information géographique, qui empiètent sur les plates-bandes très réservées des agences nationales de cartographie. "Collectivement, ils représentent une innovation majeure qui va avoir des impacts profonds sur les SIG et plus généralement sur la géographie et son rapport au grand public" annonce le géographe.
Les exemples ne manquent pas
Wikimapia (www.wikimapia.org) affiche désormais plus de 5 millions d’entrées. Les lieux décrits plus ou moins brièvement sont représentés sur la carte du monde par de simples rectangles. Flickr (www.flickr.com) présente plus de 2,5 millions de photographies "géotaggées", c’est-à-dire plus ou moins précisément géoréférencées. Dans un genre différent, MissPronouncer (www.misspronouncer.com), un site dédié à favoriser la prononciation correcte des toponymes. Circonscrit d’abord au Wisconsin, MissPronouncer vise désormais tous les noms de lieux. Projet de création d’une base de données des rues et routes du monde, OpenStreetMap (www.openstreetmap.org) s’appuie, lui, exclusivement sur des contributions volontaires et s’enrichit régulièrement. Google sponsorise des initiatives du même type dans certains pays comme l’Inde, où la cartographie officielle est encore difficile d’accès. Enfin, grâce à Google Earth et Google Maps et à la popularité grandissante du format KML, de nombreux mash-ups voient le jour. Ils sont désormais repérables dans le moteur de recherche Google sur toutes sortes de problématiques. Cette démocratisation des SIG est un mouvement de fond, lié à la convergence de plusieurs technologies.
Des technologies nécessaires
Tout d’abord le Web 2.0. Il donne aux utilisateurs la possibilité d’alimenter des sites Internet depuis leur navigateur (à travers les blogs, les wikis…). Ils construisent ainsi une toile mondiale qui n’est plus celle de la parole officielle, mais celle de l’interaction entre internautes. Le géoréférencement d’images, de points, de traces GPS est également indispensable. Mais il pose de nombreux problèmes. En effet, les spécialistes connaissent toute l’importance d’un datum adapté ou les précautions à prendre avec les différents types de projection cartographique. Mais le succès du globe Google comme fond universel de géoréférencement impose de fait le WGS 84 et la projection Mercator. Or ce globe comprend des erreurs notables de positionnement. Michael Goodchild, captures d’écrans à l’appui, dénonce des décalages de plusieurs dizaines de mètres à Santa Barbara. Ainsi, toutes les données localisées sur ce nouveau référentiel, sont elles-mêmes mal placées. Pourtant, rien de plus facile désormais que de géoréférencer ses photos (certains appareils localisent automatiquement les clichés), les points et les lignes acquises avec un GPS, même le plus simple, ou encore de pointer avec une illusion de précision vers une adresse postale. Un nombre croissant de références (articles de Wikipedia, vidéos de Youtube…) sont également "géotaggées" et repérables dans l’espace géographique des globes virtuels. Cette géographie volontaire se propage enfin grâce au développement du réseau lui-même, et des disponibilités de bande passante aptes à gérer des plug-in, des systèmes de cache… qui rendent les applications fluides et agréables à utiliser.
Une carence des autorités officielles
Allant à l’encontre des idées reçues, Michael Goodchild dénonce le déclin des agences nationales cartographiques, qui peinent à boucler leurs budgets. Aux Etats-Unis, les cartes de l’USGS sont parfois hors d’âge et personne ne sait comment financer une base de données topographique détaillée du pays. C’est pour combler ce déficit que la notion d’infrastructure de données spatiales (notion reprise dans la directive INSPIRE) s’appuie désormais sur le concept d’un Patchwork de bases de données multiples. Grâce à l’interopérabilité, elles sont créées et entretenues au niveau le plus pertinent et assemblées en projets nationaux (ou plus étendus). "La géographie volontaire est complètement dans la perspective des infrastructures de données spatiales. Un ensemble d’individus agissant indépendamment, répondant aux besoins de communautés locales, qui créent ensemble un patchwork plus global".
Des citoyens capteurs
Cette approche transforme chaque contributeur en "capteur" de la géographie. Potentiellement, 6,5 milliards d’êtres humains peuvent scruter la planète, choisir les éléments à répertorier et donc contribuer à une science citoyenne. Certes, les scientifiques ont toujours du mal à confier à de simples particuliers le soin de récolter de l’information. Mais il y a des domaines où la pratique se généralise, notamment dans l’environnement (comptage d’oiseaux, qualité de l’air…), alors pourquoi pas en géographie ? La société Inrix installe depuis longtemps des GPS dans des camions "volontaires" pour générer des informations sur la congestion du trafic routier. Les éditeurs de bases de données routières (Navteq, Tele Atlas…) s’appuient également sur des "indicateurs" locaux. Et quand un cultivateur fait de l’agriculture de précision, ne devient-il pas générateur de données ? "Ces développements contribuent à inverser l’approche top-down de la création et de la diffusion de l’information géographique", conclut Michael Goodchild.
En cas de catastrophe
Ces citoyens capteurs ne pourraient-ils pas être mobilisés en cas de catastrophe majeure ? Sur place, ils seraient certainement bien plus à même de localiser des limites de crue, d’évaluer l’extension des dommages, que des satellites généralement indisponibles pendant quelques jours et gênés par la couverture nuageuse (les inondations sont généralement liées à des pluies intenses) ou la poussière (tremblement de terre, éruption volcanique…). Seul problème, sur le terrain aussi, les infrastructures de communication souffrent de perturbations ! Alors que les internautes du monde entier ont les yeux rivés sur leurs navigateurs pour voir les premières images d’inondations, de tremblements de terre ou de graves incendies, les populations directement concernées sont, elles, coupées du monde. Pouvoir exploiter des informations locales, les recueillir et les synthétiser serait certainement d’une grande aide pour les secours, mais impliquerait d’adapter les infrastructures. Michael Goodchild veut croire que c’est possible.
Des motivations à analyser
Pourquoi des anonymes s’impliquent-ils désormais dans la géolocalisation de photos, dans la création de mash-ups ou participent-ils à des week-ends de déambulation, GPS en main, pour créer la cartographie des rues de Dublin ? Les motivations sont certainement très variées. Internet est une formidable caisse de résonance pour ego en mal de reconnaissance, mais il faut aussi évoquer l’altruisme et l’envie d’agir provoqués par des événements majeurs. Sensation de pouvoir de celui qui nomme et délimite le monde ? Conviction intime que chacun d’entre nous a des compétences qui peuvent intéresser les autres ? Sur ces points, le professeur se contente d’émettre des hypothèses.
Le risque de fracture numérique
Les cartographes officiels ont développé des standards, mis au point des normes pour s’assurer de la qualité des productions, dont ils assument la responsabilité. Google n’a pas du tout la même démarche, les erreurs sont nombreuses sur son globe et, si l’entreprise tend à fournir des données de plus en plus précises, elle ne garantit aucune qualité et donne très peu d’indications pour que l’Internaute puisse l’évaluer. Un fossé numérique ne risque t’il pas de se creuser entre une "géographie pour tous", basée en partie sur le volontariat et sur la stratégie de quelques grands industriels du Net, et une "géographie officielle" renfermée sur elle-même et au service de quelques privilégiés capable de payer cher une garantie de qualité ? Pour tenter de poursuivre cette réflexion, Michael Goodchild a invité quelques grands acteurs du secteur à se réunir pour évaluer l’impact de ce changement de paradigme, à Santa Barbara les 13 et 14 décembre prochains. Google, Microsoft, Yahoo, IBM, ESRI, l’OGC, les militaires américains… seront là pour en discuter avec de nombreux universitaires. Ce séminaire affiche déjà complet. Cela prouve au moins que de plus en plus de responsables ont conscience des changements qui se profilent à l’horizon.
Pour en savoir plus :
Site sur la cartographie volontaire où seront mis en ligne les présentations du séminaire de la mi-décembre : www.ncgia.ucsb.edu/projects/vgi/
Site personnel de Michael Goodchild où vous pourrez consulter l’impressionnante liste de ses publications : www.geog.ucsb.edu/ good/