En ouvrant son site Internet de cartographie des statistiques de la criminalité en France, l’Observatoire National de la Délinquance prône la transparence dans un domaine qui est l’objet de nombreux fantasmes. Grâce à ESRI France et Galigeo, des outils simples et efficaces sont désormais exploitables par tous. Mais les cartes produites sont-elles réellement compréhensibles ? Rien n’est moins sûr, compte tenu de la complexité des données présentées.

« Nous avons voulu offrir une fenêtre géostatistique sur la criminalité enregistrée en France par les services de police et les unités de gendarmerie » explique Alain Bauer, directeur de l’Observatoire de la Délinquance, en préambule à la conférence de presse de lancement de www.cartocrime.net fin avril. Très vite, les mots sont pesés pour présenter le contenu du site tant attendu, annoncé depuis plus d’un an. « Il n’y a aucune statistique nouvelle » prévient ainsi le directeur. Le site répond en fait à un double objectif. D’une part, il doit « démystifier la statistique de la criminalité » en facilitant l’accès du grand public (et notamment des journalistes) aux chiffres officiels qui n’étaient jusqu’à présent accessibles que par le biais de rapports complexes ; d’autre part, il fournit aux policiers et gendarmes, un outil de suivi statistique et cartographique de leur activité par le biais d’un intranet sécurisé.
Etat 4001 au départ
Les données présentées sont issues d’Etat 4001 la base qui recense tous les crimes et délits enregistrés dans les commissariats et les gendarmeries (plaintes ou opérations découvertes lors d’enquêtes), agrégés à l’échelle départementale. Les affaires sont classées selon une nomenclature en 107 postes, couvrant les domaines des atteintes aux biens, des atteintes volontaires à l’intégrité physique des personnes, des escroqueries et infractions financières ainsi que des infractions révélées par l’action des services. Ces données sont en fait centralisées chaque mois par la Direction Nationale de la Police Judiciaire avant d’être récupérées par l’Observatoire National de la Délinquance (OND) pour alimenter une base de données centralisée sous PostGreSQL. Outre une validation statistique par l’INHES (Institut National des Hautes Etudes en Sécurité dont fait partie l’OND), certains regroupements thématiques des 107 postes de nomenclature sont également effectués. Sur les principaux indicateurs en France métropolitaine, la base remonte jusqu’en 1996, permettant de suivre leur évolution, mois par mois, année par année. Les données recueillies par les services centraux et la police aux frontières peuvent également être intégrées, mais leur impact en termes de spatialisation est à prendre avec précaution. Là s’arrête ce que peut visualiser le grand public. Côté intranet, des éléments complémentaires d’analyse sont fournis (indicateurs plus nombreux) : répartition des plaintes déposées en gendarmerie ou auprès de la police, rapports entre les faits constatés et les faits élucidés, ainsi que différentes informations permettant de caractériser les victimes et leurs agresseurs (distinction des crimes et délits touchant les hommes et les femmes par exemple).

Une interface simple
Hébergée sur le site hautement sécurisé du ministère de l’Intérieur à Strasbourg, la base de données est mise en relation avec un fond GeoFLA (départements et régions) par le biais d’un serveur ArcGis standard Entreprise 9.2. L’interface web permet de construire des cartes simples, par aplat de couleurs selon des gammes monochromatiques prédéfinies. L’Internaute sélectionne son indicateur (soit un indicateur simple, soit l’un des regroupements proposés), sa période (annuelle, mensuelle, glissante), sa méthode de division en classe (quantiles, intervalles égaux, écarts-types...) et son nombre de classes (de deux à dix). Pour les données annuelles, il peut ensuite demander une représentation sous forme de taux (rapporté à la population 2006 officielle de l’INSEE) ainsi qu’une évolution par rapport à l’année précédente. Il choisit enfin sa couleur (si la couleur officielle ne lui plaît pas, il peut en choisir une autre mais ne peut agir sur chaque poste de légende) et son « échelle » (département ou région). La carte s’affiche alors, une info bulle précise la valeur de l’indicateur choisi ainsi que quelques informations de cadrage (ainsi que les coordonnées de la préfecture). Un zoom est également possible, mais n’apporte aucune précision spatiale. La carte peut être imprimée ou enregistrée en JPEG et les données représentées sont également exportables sous forme de tableau Excel. Pas question de jongler avec les indicateurs pour effectuer des représentations plus analytiques ou synthétiques directement sur le site.
Galigeo s’est chargé de toute l’intégration technique. "Chaque carte demandée est une requête vers la base de données. Rien n’est calculé à l’avance" précise Sébastien Connesson, directeur technique de Galigeo. C’est l’outil Webigeo de l’entreprise qui est sollicité. L’interface client (commune à Internet et à l’intranet) a été développée avec la boîte à outils Java ADF. L’hébergement sur une plate-forme hautement sécurisée et les choix techniques très précis du ministère limitent un peu les performances de l’application. Par ailleurs, la notion de session de travail est absente. Chaque nouvelle construction de carte implique de repartir de la première page d’avertissement du site, ce qui peut être fastidieux quand on explore différents indicateurs.
Une cartographie à consommer avec modération
Outre les aberrations cartographiques parfois produites (la représentation de données brutes sous forme d’aplats colorés, les gammes chromatiques proposées, le découpage en de nombreuses classes... vont faire hurler les défenseurs de la sémiologie graphique), les données présentées sont délicates à comprendre. Et ce n’est pas la page de garde, qui explique en une trentaine de ligne quelques-unes des restrictions à garder en mémoire, qui évitera les mauvaises interprétations. Ainsi, les plaintes sont par exemple enregistrées sur le leur lieu de dépôt. Si votre sac à main a été volé sur une aire d’autoroute en rentrant de week-end, c’est bien dans le commissariat ou la gendarmerie proche de votre domicile que vous irez déposer plainte, grossissant ainsi la statistique des « atteintes aux biens » de votre quartier pourtant bien tranquille. De même, la représentation en taux sur la population 2006 (rajoutée ces derniers mois puisqu’elle n’avait pas été présentée lors des journées ESRI d’octobre dernier) se fait sur la population départementale ou régionale résidente ce qui est sans doute peu significatif en région parisienne ou lors des périodes estivales, où la population présente serait plus pertinente. L’échelle départementale ou régionale est également très grossière pour analyser une géographie criminelle de la France. Enfin, le rapport plainte/délit ou crime varie selon les domaines. Tous les délits impliquant un remboursement par les assurances sont consciencieusement déclarés tandis que certaines catégories de violences physiques restent peu connues. Nombreux sont également les délits qui ne font pas l’objet de dépôts de plainte et sont simplement inscrits sur la main courante. Même s’il existe un rapport réel entre statistiques de la criminalité, délinquance et sécurité, ce rapport est complexe et mérite des analyses plus approfondies. « Je mise sur l’intelligence de mes concitoyens » se défend Alain Bauer. La possibilité d’exporter en fichier tableur les données représentées permettra pourtant à chacun de se faire son petit classement personnel des départements et régions à ne pas fréquenter en quelques clics !
« Mais ce n’est qu’une première version » précise Alain Bauer qui espère bien enrichir le site de nouvelles sources de données, grâce notamment à la grande enquête de victimation actuellement en cours, et pallier aux défauts actuels de l’application. Même si l’utilisation d’outils de cartographie interactive a de quoi séduire les internautes, elle ne leur offre finalement que peu de moyens pour comprendre la criminalité dans leur pays. De véritables cartes synthétiques auraient peut-être été plus utiles, même en PDF !
