Les temps sont décidemment difficiles pour Galileo ! Le groupement d’entreprises censé assurer la fabrication et la concession du système rechigne à financer le projet. Manifestement, notre beau partenariat public/privé bat de l’aile. Du coup, la commission européenne tape du poing sur la table pour tenter de relancer la machine.
Avec désormais près de 5 ans de retard, Galileo est-il toujours d’actualité ? La question se doit d’être posée, surtout que ses concurrents prennent de la vigueur. Des expériences innovantes sont menées avec le GPS, les Russes ont décidé de relancer Glonass et les Chinois semblent plus que jamais décidés à être de la partie.
Depuis son lancement, Galileo souffre de nombreuses difficultés. Il y a d’abord eu les dissensions politiques. Les Etats membres pro-américains se seraient bien contentés du GPS. Ils se sont rapidement opposés à ceux pour qui l’indépendance européenne était non négociable. Il y a également eu les menaces américaines sur les fréquences. Puis, chaque pays (au moins ceux représentés dans le consortium) a souhaité disposer d’une installation liée au projet, histoire d’être sûr de bénéficier de la dynamique industrielle induite et d’assurer son leadership industriel. Dernièrement, c’est l’Espagne qui a freiné le projet en réclamant un centre de contrôle. Mentionnons également les difficultés à l’intérieur même du consortium qui regroupe des entreprises très concurrentes et qui n’a toujours pas réussi à se doter d’un directeur. De fil en aguille, alors que le programme devait être opérationnel fin 2008, on parle désormais de 2012. Et la situation ne va pas en s’améliorant.
Un partenariat public/privé trop hypothétique
Ainsi, la Commission Européenne a attendu en vain le projet de contrat de concession de l’entreprise commune le 10 mai dernier. Le groupement d’entreprises qui rassemble EADS, Thales, Alcatel, Immasat, Finnemeccanica, Hispasat, Aena et TeleOp n’a pas réussi à se mettre d’accord sur une proposition et refuse finalement de financer un projet dont le retour sur investissement n’est pas sûr. Pour sauver le projet, Jacques Barrot, le commissaire européen aux transports n’hésite à pointer du doigt les dysfonctionnements dans une communication publiée le 16 mai et soutenue par un document de travail de la Commission. Plusieurs scénarios y sont proposés pour sortir de la crise, notamment l’abandon du fameux partenariat public/privé, qui ne convient manifestement pas aux industriels concernés. Mais changer de mode de financement a plusieurs conséquences. Si l’hypothèse d’un financement entièrement public des infrastructures (comme cela s’est toujours fait) est retenue et si le calendrier reste serré malgré les retards accumulés, ce sont 2,4 milliards d’euros d’argent public qu’il va falloir mobiliser, à trouver dans les fonds européens ou chez les pays membres. Ces derniers (aujourd’hui 27) seront-ils plus collaboratifs que les entreprises qui les représentent dans le consortium actuel ? Rien n’est moins sûr. Il faudra également casser le contrat avec le consortium pour lancer de nouveaux appels d’offres sur les différents éléments de l’infrastructure. On imagine assez bien que les EADS, Alcatel, Thales et autres, ne vont pas laisser le projet leur échapper si facilement, sans parler du temps nécessaire pour mettre en place ce nouveau dispositif. Enfin, les militaires sont parmi les institutions publiques a priori partantes pour financer Galileo, ce qui pourrait énerver certains pays qui tiennent particulièrement au pilotage civil de Galileo.
Une politique spatiale qui prône la coopération renforcée
Le Conseil de l’Espace du 22 mai, qui rassemble les ministres en charge des affaires spatiales et les représentants des Etats-membres au conseil de l’ESA, a t-il cherché à préparer le terrain ? Une résolution sur la politique européenne de l’Espace y a été signée, qui insiste sur l’indispensable collaboration entre les applications civiles et militaires du spatial de demain. La résolution reste cependant très discrète sur Galileo et met en avant GMES. « GMES est bien plus important que Galileo » a expliqué le vice président de la commission, Günter Verheugen « dans la mesure où il offre un grand nombre de services, alors que Galileo ne sait faire qu’une chose – vous aider à naviguer, c’est tout ». La résolution mentionne également le développement des coopérations internationales en dehors de l’Europe. Il faut dire qu’il y a certainement urgence, par exemple du côté de l’Asie, qui dispose d’un strapontin dans le projet Galileo (notamment la Chine qui a investi 200 millions d’euros dans un centre de recherche). En lançant en février le quatrième satellite de son propre réseau de navigation par satellite Beidou (aussi appelé Compass), la Chine semble bien décidée à disposer rapidement d’un système couvrant au minimum son territoire. Malheureusement, le lancement n’a pas été une totale réussite. Le satellite a semble-t-il eu du mal à déployer ses panneaux solaires et un communiqué de Chinaview du 11 avril mentionne la réparation d’une défaillance « après 60 jours de dur labeur » sur le satellite.
La concurrence fait rage
La Chine n’est pas la seule à s’éveiller ! Les russes réactivent actuellement Glonass, initié en même temps que le GPS américain. Ainsi, après des déclarations très officielles en fin d’année dernière, Vladimir Poutine a signé le 18 mai un décret stipulant que les services Glonass seraient gratuits pour tous les usagers. Le président a chargé l’agence spatiale russe de mettre le paquet pour que Glonass, progressivement tombé en désuétude par manque de crédit, soit pleinement opérationnel en 2008. Alors que seuls 7 satellites sont aujourd’hui opérationnels, il est prévu que 18 soient en orbite dès le début de l’année 2008 et que les 24 satellites formant la constellation complète soient opérationnels avant la fin de l’année 2009. Signal gratuit, d’une qualité irréprochable et rapidement disponible sont autant d’arguments lancés à la face du GPS et de Galileo. Ce qui n’empêche pas le pays de participer aux accords internationaux afin d’assurer la compatibilité des récepteurs et d’accélérer la mise en place d’un système mondial rassemblant le GPS, Glonass, Galileo et Compass, en attendant de nouveaux venus.
N’enterrons pas le GPS
Les américains ne restent pas inactifs face aux velléités d’indépendance des grands blocs géostratégiques. Un plan de modernisation du GPS est en marche et plusieurs expériences prouvent la capacité d’évolution du système. Citons par exemple le premier atterrissage d’un avion de ligne par guidage GPS, qui s’est effectué en décembre dernier sur l’aéroport de Sydney en Australie (pays qui a signé un accord sur la nécessaire collaboration avec les Etats-Unis pour le développement du GPS). Grâce à un assemblage de composants développé par Boeing, Honeywell et AirServices Australia, un système d’atterrissage par GPS a pu être testé, bien plus performant que les systèmes d’assistance actuels. Le GLS (GPS Land System) s’appuie sur une station de contrôle située sur l’aéroport qui assure les liaisons entre l’appareil et les satellites.
Dans un autre domaine, SIRF (un géant de la construction de puces GPS) s’est associé avec Skyhook Wireless pour proposer la première puce associant un GPS et un capteur WiFi. Proposée aux opérateurs téléphoniques lors du dernier salon 3GSM de Barcelone, cette puce permet d’assurer une continuité dans la localisation entre les zones couvertes par le GPS et celles couvertes par un réseau WiFi. Le rêve de la géolocalisation, sans interruption entre l’intérieur et l’extérieur des bâtiments, devient ainsi réalité.
Alors que le marché grand public des assistants de navigation explose, que les applications professionnelles s’affinent et deviennent de plus en plus exigeantes, l’accès à une constellation de satellites de navigation devient un enjeu stratégique, tant d’un point de vue politique qu’industriel. Pour de multiples raisons, l’Union Européenne patine dans la mise en place de sa constellation et risque fort de rater un rendez-vous essentiel avec le marché. Une décision sur l’avenir de Galileo devait être prise au conseil européen des ministres des transports les 7 et 8 juin. Si les ministres sont d’accord sur le principe d’un financement public complémentaire, ils ont demandé à la Commission de leur faire des propositions qui seront évaluées début octobre... Ils s’engagent à statuer alors définitivement sur la suite du programme.

- Jacques Dordain, directeur général de l’ESA et Valérie Pecresse, ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, en charge du secteur spatial, au Conseil de l’Espace du 22 mai