La mobilisation de la communauté géomatique après le séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier dernier a été sans précédent. À quoi est-elle liée ? Certainement à l’ampleur du phénomène qui a soulevé une émotion nationale et planétaire, mais aussi à une conjonction technique qui a permis à chacun d’apporter sa modeste contribution cartographique. Du coup, une pléthore de cartes et de mash-up de toutes sortes ont envahi la toile en moins de deux semaines. Tous utiles ? Pas si sûr…

Journaux télévisés, blogs des grands médias… tous ont fait au moins un petit reportage ou billet sur la cartographie d’Haïti, à la suite du séisme. Ça y est, cette fois-ci, la carte est vraiment à l’honneur, satellites à très haute résolution et OpenStreetMap en tête ! Qu’est ce qui a changé depuis le tsunami de 2004 ? Essentiellement deux choses : la disponibilité très rapide d’images provenant de satellites à très haute résolution spatiale et la préexistence d’outils collaboratifs pour cartographier le monde. Le résultat est quantitativement impressionnant.
Une organisation officielle efficace
Rappelons tout d’abord que la Charte internationale espace et catastrophes majeures a bien fonctionné. Elle a été activée en moins de deux heures par la sécurité civile française, suivie quelques heures plus tard par les Nations unies et les protections civiles canadiennes et américaines. « Le séisme s’est déclenché à 23 heures, heure française, et nous avons été appelés vers une heure du matin », explique Paul de Fraipont, directeur du laboratoire strasbourgeois SERTIT. Sous la coordination du CNES, nommé « project manager » de cette activation, les fournisseurs d’images satellitaires ont immédiatement répondu à l’appel ! Ainsi, l’image ALOS (10 m de résolution) reçue au SERTIT dans la matinée du 13 janvier a permis de présenter aux autorités (et aux ministres) la première carte d’évaluation des dégâts dans la journée, soit moins de 24 heures après l’activation de la charte. Grâce à de bonnes conditions météo (peu de nuages), dans les jours qui ont suivi, tous les opérateurs de satellites de la charte, institutionnels ou privés, ont pu obtenir des images de qualité satisfaisante : des images SPOT 5, Radarsat, Digital Globe (WordView-1, QuickBird puis WorldView-2), Kompsat, ERS, Envisat et GeoEye-1, ont été acquises à partir du 13 janvier. Toutes ces images ont été mises à la disposition du SERTIT et de l’agence spatiale allemande (DLR) pour produire une évaluation rapide des dégâts, par le biais d’un financement GMES (programme SAFER). L’UNOSAT, dépendant directement des Nations unies a également travaillé sur cette évaluation, sans doute par le biais d’autres financements. Bien d’autres satellites ont couvert la zone en quelques jours, comme RapidEye (constellation allemande).
Un travail de fourmi
« En deux semaines, nous avons comptabilisé plus de 1 000 heures de travail, dont un bon quart en dehors des heures habituelles de bureau, précise Paul de Fraipont. Nous avons mobilisé environ douze ingénieurs chaque jour, et à peine moins chaque nuit pour produire une vingtaine de cartes. » Même si le SERTIT et la DLR travaillent en suivant des méthodologies bien éprouvées, chaque catastrophe demande de longues heures de travail, compte tenu des spécificités du phénomène, de l’habitat et des capteurs utilisés. Ainsi, de nombreuses heures d’interprétation visuelle ont été nécessaires pour définir des zonages en fonction du degré de dommage et permettre ainsi aux intervenants des forces de sécurité civile de mieux évaluer les besoins et les actions à mener. « Il ne faut pas oublier que notre rôle est d’aller très vite, car nos cartes nourrissent les décisions qui sont prises dans les premières heures », insiste Paul de Fraipont. L’expertise des équipes du SERTIT et de la DLR a également été mobilisée pour répondre à des questions telles que l’utilisation possible de tel aéroport ou de telles routes, ce qui nécessite de prendre en compte non seulement l’état après le séisme, mais également les mouvements de populations venues se réfugier par exemple sur un tarmac, repérable grâce au feu continu d’images dans les jours ayant suivi le séisme. Par ailleurs, de nouvelles demandes sont apparues, notamment pour repérer les points d’eau exploitables par les équipes de secours afin de produire de l’eau potable alors que les canalisations ont été très endommagées. Les cartes réalisées dans le cadre de la charte ont toutes été mises rapidement à la disposition du grand public, par le biais de nombreux sites Internet.
Mais il n’y a pas que pour la charte que le temps s’est raccourci ! « Moins de trente minutes après la publication par l’USGS [l’équivalent de l’IGN américain, ndlr] de la localisation et de la magnitude du séisme, une vingtaine de cartes de situation circulaient déjà sur la toile, note Thierry Rousselin, consultant à GEO212. En 2004, il avait fallu cinq heures pour voir les premières cartes. »
Google encore vainqueur
À l’heure de l’émotion mondiale, de la transparence et de la course au trafic maximal sur les sites Internet, les fournisseurs d’images ont vite fait le choix de mettre les images acquises à la disposition de tous. Ainsi, il n’est plus besoin d’être un professionnel dûment estampillé ou très au fait des serveurs cachés de la NASA, pour naviguer sur les images GeoEye ou WorldView. Les globes virtuels (Google en tête, comme d’habitude), mash-ups de toutes sortes (grand public ou plus spécialisés comme ceux d’ESRI ou de la NGA, l’agence cartographique militaire américaine) et autres services WMS se sont chargés de les exposer à tout un chacun. Outre quelques animations saisissantes (voir celle du New York Times par exemple avec un filtre interactif avant/après), cette disponibilité d’images à très haute résolution a également permis à la communauté des cartographeurs volontaires de se mettre rapidement à l’œuvre ! Les ONG spécialisées ont profité de cette manne céleste, ainsi que diverses organisations pour produire toutes sortes de cartes.

L’animation du New-York Times
OpenStreetMap se fait une place dans la cour des grands
Dès l’apparition des premières images GeoEye, les membres d’OpenStreetMap se sont mis au travail pour densifier la carte de Port-au-Prince, puis des autres villes touchées avec quelques jours de délais. Selon un processus bien organisé, bâti autour de wikis dédiés et de Twitter, des messages simples et clairs ont permis aux contributeurs d’utiliser les images à très haute résolution pour saisir des vecteurs des rues, des toponymes, les édifices détruits, les ponts et les routes obstrués ou détruits, de localiser les hôpitaux et centres de réfugiés… et toutes les demandes émanant des volontaires d’ONG ou autres personnes sur place. Le travail a été encore facilité avec la publication d’une mission aérienne effectuée par Google le 17 janvier sur le centre de Port-au-Prince, qui a permis d’accéder à une mosaïque d’images à « environ »15 cm de résolution. Grâce à une organisation technique préexistante (les interfaces de saisie) et aux outils de collaboration, la carte OpenStreetMap, quasiment vierge le 12 janvier au soir, étaient presque complète (au moins sur Port-au-Prince) en une dizaine de jours. En deux jours, notait Camille Gévaudan sur le site Ecran.fr, huit cents modifications ont été effectuées. Approche d’autant plus intéressante que la zone n’était pas complètement couverte par des fournisseurs comme Tele Atlas ou Navteq.
Cartographies volontaire et officielle réconciliées
Ces données ont ainsi été intégrées très rapidement dans tous les mash-ups et globes virtuels, et elles ont servi de base vectorielle aux travaux les plus officiels puisque les légendes de certaines cartes de l’UNOSAT renvoient à OpenStreetMap. D’ailleurs, la fondation OSM a publié un communiqué de presse le 24 janvier où elle ne manque pas d’insister sur les utilisations par les personnes sur le terrain, soit par le biais des cartes produites mais surtout par leur chargement dans des GPS (Garmin notamment) ou smartphones (une application est disponible pour iPhone, qui comprend également les images satellitaires). Car cette mobilisation ne peut durer que si les amateurs et professionnels qui prennent du temps pour saisir des données ont l’assurance que leur travail va être utile. Il en est de la cartographie volontaire comme de toute autre forme de don : les donateurs veulent se sentir utiles.
Et si c’était trop ?
Mais tout ce travail est-il réellement exploité ? La question, même si elle peut paraître dérangeante, doit être posée car c’est de la place de l’information géographique dans notre société dont il est question. Alors que cet épisode vient de montrer que démarches volontaires et officielles peuvent s’enrichir mutuellement, est-ce au profit de produits cartographiques (ou de leurs dérivés) plus utiles ? La disponibilité d’images à très haute résolution a permis d’affiner les analyses et les représentations, mais les satellites à vocation commerciale se sont concentrés sur les zones les plus médiatisées et le SERTIT a dû faire appel à une image Kompsat pour boucler l’évaluation des dégâts à Jacmel, non couvert par GeoEye. Même si les images sont venues de satellites du monde entier, la NGA (agence cartographique militaire américaine) et les intervenants américains ont essentiellement utilisé leurs fournisseurs nationaux, Digital Globe en tête. Certains mash-ups empilent les données sans réelle légende et il devient bien difficile d’analyser quoi que ce soit au-delà du simple repérage, sur des sites parfois hors course sans doute pour cause de fréquentation trop importante. Alors que le financement d’un dispositif tel que la charte est encore fragile, puisque ce sont des fonds du programme de recherche européen qui sont utilisés, obligeant les participants à financer un quart des prestations qu’ils effectuent, ne risque-t-il pas d’y avoir un « brouillage » par la masse de cartes qui déferlent gratuitement sur la toile ? Un contrôle qualité minimal a été effectué par les institutions qui ont exploité les données OpenStreetMap, mais est-il suffisant pour donner un statut « officiel » aux données ? Même s’il ne faut pas se leurrer et croire que les efforts des nombreux bénévoles ont sauvé des vies à Haïti, ils ont sans doute facilité un peu le travail des volontaires de terrain, déjà habitués à leur GPS. Ils ne serviront pas uniquement, espérons-le, à rassurer des bonnes volontés qui ont trouvé ce moyen pour participer à la mobilisation générale. La reconstruction d’Haïti commence déjà, elle devra s’appuyer sur des bases de données géographiques conséquentes. Demain, les contractants privés et institutionnels pourront compter sur un premier travail unique.
La charte : www.disasterscharter.org/
Suivi des actions menées dans le domaine de la géomatique suite au séisme : http://groups.google.com/group/crisismappers
http://hypercube.telascience.org/haiti/ : le mash-up le plus complet sur toutes les images et données accessibles…