Même si la bonne humeur est de rigueur et que tout semble enfin aller pour le mieux dans la poursuite du programme Galileo, les retards accumulés depuis des années risquent de peser très lourd sur le succès de Galileo.

Officiellement, Galileo sera pleinement opérationnel en 2013 et coûtera 3,4 milliards d’euros à l’Union européenne. D’autres chiffres tout aussi impressionnants peuvent être mentionnés : 100 000 emplois créés, 10 millions d’euros par an de revenus pour les services proposés… Seulement voilà, les raisons d’être sceptiques sont nombreuses.
2013 ? Pas si sûr…
Les Américains ont lancé le premier satellite test du programme GPS en 1978. C’est l’équivalent de notre Giove-A, le premier satellite destiné principalement à occuper la fréquence allouée. La phase de validation en orbite ne fut achevée qu’en février 1989 après avoir lancé dix autres satellites d’expérimentation. Mais la constellation ne fut déclarée pleinement opérationnelle qu’en 1995. Il aura donc fallu dix-sept ans pour mettre au point le GPS, sans compter les années qui ont précédé les premiers lancements. Les techniques ont certes progressé depuis les années quatre-vingts, mais l’Europe entend atteindre la pleine opérationnalité de sa constellation en huit ans puisque Giove-A a été lancé fin 2005. Cette mise en place au pas de charge peut sembler irréaliste, d’autant que les retards et les hésitations continuent à s’accumuler. Ainsi, la question du lanceur ne semble pas complètement résolue, même si l’agence spatiale européenne (ESA), maître d’œuvre du déploiement de la constellation, a signé un contrat en juin avec Arianespace pour le lancement des quatre satellites de tests qui vont permettre la validation en orbite du système (IOV) prévue en 2010. C’est le lanceur Soyouz-2lb qui a été sélectionné, mais ce dernier est lui aussi en retard et Arianespace milite également pour l’utilisation de son propre lanceur Ariane-5-ES. Mêmes hésitations du côté de la construction des satellites. Aujourd’hui le groupement mené par EADS Astrium GmbH et celui mené par OHB-Systems/SSTL (Surrey Satellite Technology Ltd) sont en lice pour assurer la construction des satellites. Chacun vient d’ailleurs de recevoir quelques millions d’euros (7 pour le premier et 10 pour le second) pour travailler sur certains éléments clés dont les développements prennent beaucoup de temps. Ces contrats sont sans doute le signe que l’Europe a du mal à arrêter sa stratégie en la matière. Soit elle confie la construction de tous les satellites au même contractant, ce qui permettra certainement de faire des économies mais risque de limiter les possibilités d’évolution technique des satellites et va lier l’ESA à un fournisseur unique. Soit elle partage le gâteau entre les deux groupements, ce qui va coûter plus cher. Soit, encore, elle partage seulement une partie du gâteau entre les deux contractants et attend quelques années avant de lancer l’appel d’offres des derniers satellites, afin de pouvoir intégrer d’éventuelles innovations techniques. Comme toujours, ces hésitations, même si elles sont compréhensibles, pèsent sur les calendriers.
3,4 milliards d’euros ? Encore moins sûr
Après avoir renoncé à faire appel à un partenariat public/privé, l’Europe assure seule depuis 2007 le financement du projet. « Le budget de Galileo est sous une pression énorme, explique Peter de Selding, journaliste à SpaceNews. Le système de validation en orbite et le segment sol qui sont déjà commandés coûtent plus cher que prévu. L’Europe se rend compte également que les problèmes de sécurisation du signal coûtent très cher. » Les industriels ont déjà dépassé le budget de 400 millions d’euros pour la validation en orbite, ce qui a épuisé toutes les réserves budgétaires sur la période 2007-2013. Les règles de l’Union européenne (faire travailler les industriels à la hauteur des investissements des Etats membres, ne laisser aucune entreprise assurer plus de 40 % d’un lot) ne favorisent pas non plus les économies d’échelle. Au nom de l’équilibre des pays, l’Espagne a par exemple obtenu un troisième centre de contrôle au sol qui n’était pas techniquement nécessaire. Aucune rallonge du budget ne pourra être votée avant 2013, mais la constellation sera-t-elle achevée ? Une nouvelle note risque fort d’attendre les députés européens pour boucler le programme. D’autant plus qu’il va également falloir prévoir des budgets de maintenance et d’évolution pour que la constellation devienne pérenne.
100 000 emplois, 10 millions de revenu par an… à voir
Enfin, les retards accumulés pèsent sur la pertinence économique du projet. Galileo a, de fait, raté le boom des assistants de navigation et sera opérationnel quand le marché sera déjà fortement saturé. « Les téléphones portables pourront-ils continuer à intégrer puces et antennes de toutes sortes ? Aurons-nous réellement besoin des quelque 70 à 80 satellites qui risquent d’envahir le ciel en 2013 ? », se demande Peter de Selding. Car il ne faut pas oublier que la concurrence est rude. Du côté des systèmes mondiaux, Galileo devra compter avec le GPS, Glonass et Compass. Le premier est en pleine rénovation, la constellation de troisième génération est annoncée pour 2015. Glonass renaît de ses cendres avec une belle vigueur et devrait aligner ses 24 satellites dès l’an prochain. Le gouvernement chinois annonce qu’il veut aller vite pour boucler son programme Compass. Il y aura également des systèmes à vocation plus régionale en Inde et au Japon tandis qu’Egnos et WAAS seront eux aussi pleinement opérationnels et fiabiliseront le signal sur l’Europe et les Etats-Unis.
L’Europe risque-t-elle de renoncer à Galileo ? « Non, ce serait vraiment étonnant car l’Europe est déjà allée très loin en termes de financements », estime Peter de Selding, mais elle risque de devoir assumer la pérennité du système sur des fonds publics si les résultats commerciaux ne sont pas au rendez-vous. Certes, elle aura appris au passage à gérer un grand projet technique et assurera une indépendance stratégique vis-à-vis des autres grandes puissances. Mais à quel prix ?