
La tempête Klaus, qui a frappé le Sud-Ouest de la France le 24 janvier dernier, a mobilisé de nombreuses équipes de géomaticiens. La charte internationale Espace et Catastrophes Majeures a été rapidement déclenchée, l’Inventaire Forestier National s’est attelé à la lourde tâche des premières évaluations tout comme les assureurs, le GIP ATGeRI, la sécurité civile et militaire. Ils ont pris de nombreuses photos tandis que des entreprises privées proposaient des services de cartographie détaillée des parcelles boisées... Même si toutes ces actions n’ont pas été visibles sur la toile, il semble bien que nous soyons mieux armés que lors du passage de Lothar en décembre 1999. En dix ans, l’information géographique semble avoir trouvé sa place et son utilité lors de ce type d’événement, même si tout n’est pas encore totalement coordonné.
Dès le 18 janvier, un puissant flux océanique a amené de fortes précipitations sur la façade atlantique avec de gros cumuls de pluies dans le Sud-Ouest du pays. Dans la nuit du 23 au 24 janvier, une profonde dépression s’est creusée sur le golfe de Gascogne, entraînant des vents très violents, avec des maxima à près de 200 km/heure dans les Landes. Les jours suivants, ce sont les régions méditerranéennes qui ont été touchées par de fortes précipitations. Forêts dévastées, inondations, routes coupées, populations privées d’électricité, pertes humaines… le bilan de Klaus est lourd. Même si les systèmes d’information ne peuvent empêcher les rivières de déborder et les arbres de tomber, l’information spatialisée a été utilisée par de nombreux acteurs, avant, pendant et après la crise, avec une mobilisation bien supérieure à celle de 1999.
Avant la tempête
"La tempête a touché la France le samedi, mais depuis le début de la semaine, nous savions qu’elle arrivait. Les modèles de Météo France étaient clairs, bien plus précis qu’en 1999, et les vigilances orange et rouge ont été déclanchées en temps et en heure. Nous avons ainsi pu nous mobiliser et prévenir nos clients" explique Alix Roumagnac, président de Predict Services. La société, mise en place par Météo France, Infoterra et BRL, n’existait pas en 1999. Aujourd’hui, elle propose un service de vigilance en cas d’inondation, à des clients qui sont essentiellement des collectivités locales. Des alertes précises, des cartes de cumul de pluies, des conférences téléphoniques ont été organisées et des informations précises ont été transmises au syndicat de la Nivelle (autour de Saint-Jean-de-Luz), à Auch, à Labarthe-sur-Lèze… à plusieurs communes de l’Aude puis du Languedoc-Roussillon les jours suivants. De même, à la différence de 1999, Internet a fonctionné pour annoncer l’arrivée de la tempête. Des sites amateurs comme www.windguru.cz, qui proposent des prévisions de vents pour les surfeurs, avaient bien repéré le phénomène. Pourtant, si les Plans Communaux de Sauvegarde, définis par les mairies qui ont des Plans de Prévention des Risques, ont bien fonctionné, ils ne concernent que les inondations et pas la tempête. "Nous avons prévenu nos clients et même certains de nos prospects. Ceux qui étaient concernés par des inondations ont pu mettre en place des mesures d’urgence et prévenir la population, mais beaucoup ne savaient pas très bien quoi faire de l’information sur la tempête. Alors que la France a une expérience cyclonique dans les Antilles, nous n’avons pas capitalisé dessus en métropole, c’est dommage. Certaines vies auraient sans doute pu être épargnées grâce à quelques conseils de bon sens", regrette le président de Predict Services. Les assureurs essayent également de se mobiliser pour prévenir leurs assurés. Covea (qui regroupe la GMF, la MAAF et les MMA) venait ainsi de finir le développement de Conventeo, un outil d’évaluation des dégâts de tempête, mobilisable avant l’événement grâce aux prévisions d’Agate France (www.agate-france.com). "Nous avons pu tester l’envoi de SMS pour certains de nos assurés" explique ainsi François Josse, directeur du pôle performance à Covea.

Cumul pluviométrique du 19/01 à 6h au 27/01 à 6h (document Predict Services)
Premières actions post-tempête
Dès le 24 janvier,la Charte Espaces et Catastrophes Majeures a été déclenchée, à la demande d’Alain Perret, Directeur de la Sécurité Civile. "Nous avons reçu un appel du CNES dès le samedi et les discussions ont commencé rapidement sur les choix de capteurs" explique Paul de Fraipont du laboratoire SERTIT, chargé des travaux de valorisation en termes de cartographie rapide et qui est intervenu dans bien des déclenchements de la charte depuis presque dix ans (la charte est opérationnelle depuis novembre 2000). Les premières demandes ont concerné le repérage des routes coupées et le suivi des inondations. Mais le secteur était vaste (même s’il est bien plus réduit qu’en 1999, où un bon tiers de la France avait été concerné) et a obligé à faire des choix de focalisation. "Nous avons d’abord travaillé sur l’Aveyron, puis sur l’Adour, la Gironde et enfin la Charente" précise Paul de Fraipont. Même si les méthodologies de cartographie rapide sont au point, et si les circuits d’acquisition et de programmation sont fluidifiés par l’expérience de la Charte, le mauvais temps résiste toujours aux capteurs optiques et l’équipe du SERTIT a essentiellement travaillé sur des images radar. "La situation idéale serait de disposer d’images prises par les mêmes capteurs, selon les mêmes modes, les mêmes orbites et les mêmes incidences avant et après la tempête. C’est rarement le cas !" se désole Paul de Fraipont. Des images d’archives SPOT 4, ERS, Envisat, Radarsat et Alos sont arrivées progressivement et ont permis de réaliser les premiers produits de géolocalisation. Les images post-crise (essentiellement radar, d’abord grand champ, puis plus précises) ont permis de cartographier en quelques jours la tâche inondation sur les principaux bassins. Seule quelques images SPOT ont pu être utilisées en raison des nuages. Les cartes produites sont aujourd’hui visibles sur Internet (http://sertit.u-strasbg.fr par exemple). Mais la charte est un processus de courte durée et elle n’a donc pas permis d’aborder les problématiques forestières. La question de savoir si les images acquises pendant l’activation de la Charte pourront être utilisées pour la cartographie des dégâts, à la fois d’un point de vue légal et technique semble toujours ouverte.
Les satellites n’ont pas été les seuls mobilisés pour la première évaluation des dégâts et pour faciliter l’organisation des services d’urgence. Impossible de donner un inventaire complet de toutes les actions menées par les nombreux acteurs concernés, mais la présence de SIG de gestion a été utile pour bien des organismes. EDF par exemple, client d’Articque, a renforcé rapidement son équipement en région pour visualiser les clients non alimentés en électricité et organiser ainsi ses interventions. Coventeo de Covea a été utilisé pour la première fois en grandeur réelle par l’assureur pour évaluer rapidement le nombre de sinistres à venir et organiser en conséquence les équipes pour répondre aux clients. L’application est basée sur MapInfo et associe un modèle d’écoulement des vents à un modèle d’endommagement lié aux types de bâtiments, à l’échelle du code postal.
Dès le samedi, une fois la tempête passée, des hélicoptères de la sécurité civile sont partis en reconnaissance, équipés de Tablet PC, d’un GPS et de GeoConcept afin de repérer les zones les plus impactées, les points de blocage des voies ferrées… grâce au soutien du GIP ATGeRi. "Il fallait aller très vite pour que nos observations servent à orienter les moyens d’intervention" explique Pierre Macé, directeur du GIP. Les premières cartographies ont été remises au préfet très rapidement et, dès le lundi, des premières estimations ont été données. Les atlas de Défense de la Forêt Contre l’Incendie (DFCI) produits par le GIP ont également été largement utilisés par les équipes de terrain, qui les ont annotés. De nombreuses cartes ont ainsi été produites pour soutenir les équipes de secours. Le lundi, l’armée a survolé les principales zones touchées à l’aide de cinq mirages F1 CR afin de prendre des clichés des zones les plus touchées, de repérer les débordements de rivières. Une vision qui a impressionné les pilotes comme le rapporte le blog du journal Sud Ouest (http://tempete2009.blogsudouest.com). Certains de ces clichés ont été transmis au GIP ATGeRi. Bien sûr, les travaux cartographiques continuent et, "même si nous avons été beaucoup plus réactifs qu’en 1999, nous venons d’en reprendre pour dix ans pour gérer cette nouvelle tempête" se désole Pierre Macé.

La tempête vue par les ULM de l’Avion Jaune dans l’Aude
Evaluation des dégâts
Au-delà du soutien aux équipes de terrain, l’évaluation des dégâts est un enjeu fondamental. Dans un premier temps, c’est elle qui a permis au gouvernement et aux assureurs d’annoncer les premières mesures de soutien aux personnes concernées. Ainsi, après avoir évalué le nombre approximatif de déclarations de sinistres attendus et leur montant moyen, Covea a pu relever le seuil d’expertise afin de ne pas encombrer les experts. Dès le 13 février, Michel Barnier, ministre de l’Agriculture en visite dans les Landes a donné des chiffres sur la destruction du massif des Landes de Gascogne (590 000 hectares de forêt détruites) et sur la région Midi-Pyrénées (147 000 hectares), annonçant également les enveloppes financières mobilisées pour soutenir les filières agricoles (25 millions d’euros) et forestières (1 milliard d’euros). Ces estimations ont été possibles grâce au travail mené par l’Inventaire Forestier National, lui aussi, bien plus réactif qu’en 1999. "En 1999, notre système d’inventaire était basé sur des échantillons où chaque département était visité tous les dix ans, un système peu efficace pour effectuer une mise à jour rapide," rappelle Nicolas Stach, en charge du dossier à l’IFN. "Depuis quelques années, nous avons changé de processus et nous visitons un dixième des placettes chaque année, sur toute la France. En cas de tempête, nous pouvons ainsi faire une estimation beaucoup plus rapide des volumes concernés en comparant avec les années précédentes". Environ 2 500 placettes ont ainsi été mises à jour en quelques semaines. Une centaine de personnes ont été mobilisées pour aller sur le terrain dès le 29 janvier, selon un ordre établi en fonction des conditions d’accès. Equipés de Table PC, d’une application développée sous ArcView et sur fond de BD Ortho et BD Topo, les observations ont permis de mesurer précisément l’état des arbres et d’établir rapidement cinq classes de dégâts. Dans les Landes (très détruites) et dans les Pyrénées-Orientales ainsi que dans une petite zone de l’Ariège, des missions de photographies aériennes à basse altitude (10 à 20 cm de résolution) ont été commandées à l’Avion Jaune (Pyrénées-Orientales et Ariège), une entreprise née des travaux de recherche du Cemagref à Montpellier qui effectue des prises de vue à l’aide d’un ULM, et à Geosys (Landes), avec des moyens plus "classiques". Là encore, les commandes ont été rapidement signées et "dès le 29 janvier, le contrat était passé" se félicite Damien Lepoutre, président de Geosys.
Mais jongler avec les conditions météo et obtenir des autorisations de vol sur les Landes, une zone de forte présence militaire n’a pas été simple. Les campagnes ont cependant été menées en temps et en heure, et le 13 février, un rapport détaillé de l’IFN faisait un point assez précis de la situation des différents massifs affectés.
De leur côté, les exploitants forestiers se mobilisent également. Ainsi, l’Agence Régionale de Gestion Forestière (ARGEFO) de Saint-Magne propose à ses clients de louer un "pack GPS tempête Klaus", basé sur un SIG embarqué EdiPocket (d’Editop) afin de mettre à jour la cartographie de leurs parcelles forestières et de monter leurs dossiers d’assurance.

Première évaluation par l’IFN
Reste maintenant à effectuer une cartographie précise et exhaustive des dégâts à l’échelle nationale. Sur ce point, depuis 1999, des méthodologies ont été mises au point dans le cadre de programmes de recherche, ce qui devrait permettre d’éviter les errements précédents. Les tenants du spatial s’étaient heurtés à ceux de l’aérien, ce qui avait abouti à des estimations très tardives. Pour le massif landais, composé de résineux et au terrain plat, des images satellitaires d’hiver pourront certainement être utilisées. L’IFN a déjà acquis une image Landsat, mais attend également des images SPOT dans le moyen infrarouge (Spot 4 serait sans doute idéal compte tenu de la surface à couvrir, mais SPOT 5 permettrait d’atteindre un plus grand niveau de détail). Mais de grandes peupleraies ont également été en partie détruites entre Adour et Garonne. Dans cette région au relief perturbé, les méthodes sont bien moins au point pour utiliser des images satellites d’hiver (ombres portées, arbres nus difficiles à repérer). Il faudra alors soit attendre le printemps, soit passer par d’autres méthodes, aériennes notamment.

Le taux de dégâts sur la commune correspond à la moyenne simple des taux de dégâts pour les observations de la commune.. On retrouve en particulier des dégâts importants sur une diagonale nord-ouest / sud-est des Landes, avec des dégâts massifs dans le sudest. (document GIP ATGeRI du 19 février 2009)
Predict Services, Argefo, GIP ATGeRi, Charte Espace et Catastrophes Majeures, Conventeo… aucune de ces structures ou de ces dispositifs n’existaient en 1999. C’est leur mobilisation conjointe et leur expertise dans le domaine de l’information géographique qui permet aujourd’hui à l’Etat, aux collectivités, aux particuliers et professionnels concernés de mieux gérer la crise. Même si toutes les personnes que nous avons interrogées reconnaissent que des progrès restent encore à faire en termes de coordination notamment, tous se félicitent des progrès effectués en dix ans.